Passerelle de l'actualité
5 Novembre 2018
Oublier la guerre en Colombie pour rire des histoires de fantômes
Occultées par six décennies de violence,
légendes et histoires étranges retrouvent droit de cité en Colombie. A la
faveur de la paix, certains n'hésitent plus à s'aventurer de nuit sur les
traces des fantômes qui hantent le Bogota colonial.
Conquistador au coeur brisé, jolie domestique torturée par une maitresse
jalouse, mule errante... les rues pavées de l'ancienne Santa Fe de Bogota,
autrefois fleuron de la colonie espagnole, révèlent des spectres dans chaque
recoin.
La Colombie est "un pays riche de fantaisies, de légendes. Mais durant les
dernières décennies, elle a subi les tensions du terrorisme, des narcos, des
luttes internes (...) Maintenant, il est à nouveau permis de rêver, de croire à
l'impossible", explique à l'AFP l'anthropologue Esteban Cruz, en se référant à
la paix signée en 2016 avec la guérilla Farc.
Dans la nuit froide de la montagneuse Bogota, la légende de la mule errante
intrigue les amateurs de frissons qui se pressent autour de cet historien et de
ses compères Juan Jesus Vallejo et Alejandro Bernal, journalistes "spécialistes
en mystères". Ils animent aussi le site www.unmundodemisterio.com et organisent
chaque mois un tour consacré aux mythes, crimes et trésors disparus de la
capitale.
La fameuse mule appartenait au XVIIe siècle à Alvaro Sanchez. Ce monsieur
dépensait tout son argent dans une maison de jeu. Il s'y rendait chaque jour,
juché sur sa mule. Un soir, la monture malade, il partit à pied.
- Les spectres du vice-roi et sa maitresse -
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"Or la mule s'échappa, le suivit et demanda: +Où est mon maitre?+ Le choc
fut tel que M. Sanchez, sans mot dire, rentra chez lui et ne retourna plus
jamais à la maison de jeu", conte Alejandro Bernal, devant l'église San
Francisco, l'une des étapes de ce circuit de deux heures.
L'histoire ne s'arrête pas là: après la mort de son maître, la mule
continuait à passer par là pour aller le chercher au tripot. "Aujourd'hui, les
habitants du quartier racontent qu'entre 3h et 4h du matin, on entend des
sabots."
Devant l'église, qui depuis le XVIe siècle s'élève sur la Septima (7e
Avenue), grande artère de la capitale, passent aussi les fantômes du vice-roi
José Solis Folch et de sa maitresse, la Marichuela.
Leur idylle clandestine dura jusqu'à ce qu'une nuit, le vice-roi vit passer
un cortège funèbre. Dans le cercueil, lui même! Bouleversé, il se reclut au
couvent franciscain attenant. "Les esprits du vice-roi Solis et de la
Marichuela peuvent être aperçus passant par ici", lance Alejandro à la
quinzaine de personnes qui le suivent, bouches bées.
"Je ne m'attendais pas à ça!", s'exclame Miguel Angel Mejia, 28 ans,
ingénieur alimentaire. "Maintenant, je sais ce qui s'est passé ici. Je ne suis
plus aussi ignorant!"
Le tour part du Musée de l'Or, qui abrite plus de 3.000 pièces
archéologiques. Juan Jesus, un Espagnol arrivé en 2014, rappelle le mythe d'El
Dorado et l'antique rituel des indigènes qui couvraient leur nouveau cacique
d'or avant d'en jeter en offrande dans le lac de Guatavita, proche de Bogota.
- D'El Dorado à la rue du Divorce -
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Dans la rue du Divorce, deux jeunes paysans ayant fui leurs familles ont
vécu une passion destructrice. Il paraît qu'il suffit aux couples voulant se
séparer de l'arpenter ensemble pour divorcer sans heurts.
Puis, il y a l'ascenseur qui s'active seul la nuit dans l'immense Palais de
Justice; la fillette vêtue de blanc aperçue dans ses couloirs. "C'est un lieu
chargé d'énergies", souligne Alejandro. Ce bâtiment a été le théâtre d'un
épisode sanglant du conflit. En 1985, l'ex-guérilla du M-19 y a pris 350 otages
avant que l'armée contre-attaque. Bilan: 98 morts, plusieurs disparus.
De l'autre côté de la place de Bolivar, le Parlement est aussi hanté par
une fillette en blanc. Les employés entendent "des bruits étranges, des coups",
raconte Juan Jesus. Avec ses acolytes, il a passé là une "curieuse" nuit
d'enquête: soudain les lumières se sont éteintes, un souffle froid a gelé leurs
visages, un senseur spécial a détecté des mouvements. Il n'y avait personne!
Longeant les façades colorées des maisons coloniales, le tour s'achève
place du Chorro de Quevedo, où fut fondée Bogota en 1538. Les amateurs, qui ont
payé leur lot d'émotions 30.000 pesos (neuf dollars), ont en chemin découvert
le fantôme de la rue du Volcan, soldat au coeur brisé par une indigène.
Mais aussi le fait-divers sordide de la paysanne séquestrée et défigurée en
1860 par sa maitresse, vieille fille riche et jalouse. "L'esprit de la petite
peut être aperçu déambulant dans la rue", avertit Alejandro, pour lequel "le
mystère est culture" et la réalité jamais loin du mythe.