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16 Novembre 2018
Grèce-agriculture-tourisme-industrie-loisirs
Raviver la sériciculture, un pari pour la région frontalière gréco-turque
Le vacarme au sein de l'usine
Mouhtaridis, à la frontière gréco-turque, est insupportable. Agiles, les doigts
d'Ioanna Pistola font passer le fil de soie avec des mouvements rapides dans la
machine de tissage, une technique délicate.
Ioanna travaille depuis vingt ans dans cette salle, dans le village de
Soufli, côté grec, qui compte une dizaine de machines et d'innombrables
canettes de fils de soie multicolores. "C'est ici que j'ai appris l'art de
tisser", raconte-t-elle.
Mais en cette période de l'année, elle ne travaille qu'à mi-temps, faute de
matière première : "La production du village n'est pas suffisante, les machines
n'opèrent à plein temps que six mois par an, du printemps à l'automne",
explique Despina Bakarou, qui assure la gestion de la production de Mouhtaridis.
Cette manufacture créée en 1974 est l'une des deux principales de Soufli,
village frontalier isolé de 4.000 habitants dans le département d'Evros au
nord-est de la Grèce, à une encablure de la Turquie, passage habituel pour les
migrants venant en Europe.
Du XIXe siècle aux années suivant la Seconde Guerre mondiale, ce village
était l'un des centres de production artisanale et familiale de cocons de la
région.
"A l'époque il n'y avait pas de maison qui ne cultivait pas le ver à soie",
témoigne Matina Lekka, une retraitée dont la mère travaillait dans l'usine
Givré, fabrique renommée du village fermée dans les années 60. De là, le fil de
soie était alors acheminé en Europe, notamment vers Lyon et Bordeaux en France,
des villes réputées pour leurs soieries.
- Soufli, une marque -
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Mais après 1945, l'émergence du nylon et de la rayonne "a porté le premier
coup à la sériciculture, suivi de celui de la libéralisation du secteur à la
fin des années 90 au profit des Chinois", rappelle Yorgos Tsiakiris,
propriétaire de la seconde soierie du village et de l'union des manufacturiers
locaux.
Malgré cette conjoncture négative et le recul de la production, Soufli a
toutefois su maintenir sa tradition. Au cours de la dernière décennie,
l'expansion des politiques de développement durable et le retour aux fibres
naturelles ont profité à la soie, de plus en plus présente dans la haute
couture.
Aujourd'hui les deux usines du village exportent écharpes et vêtements en
Bulgarie, Slovaquie et Chypre et collaborent avec des stylistes, dont beaucoup
de Britanniques, ce qui apporte une valeur ajoutée à la "marque" Soufli.
"La soie est de plus en plus demandée dans le secteur de la mode et notre
effort est d'augmenter la production et d'améliorer encore plus la qualité",
atteste Despina Bakarou.
"Le défi actuellement est de s'adapter aux nouveaux besoins (...), des
investisseurs étrangers", principalement européens mais aussi chinois, "sont
prêts à financer des projets de 15 à 20 millions d'euros", pour renouveler les
mûriers et y développer la culture du bombyx, le ver à soie, indique Yorgos
Tsiakiris, qui appartient à la quatrième génération d'une famille du secteur.
Entouré de 300 hectares de mûriers et disposant d'une infrastructure
verticale allant du ver à soie à la création des tissus, Soufli a le potentiel
de faire remonter le nombre des sériciculteurs. Ils sont actuellement une
soixantaine, précise M. Tsiakiris.
- Tourisme culturel -
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Mais le village souffre de l'absence d'un dévidoir (machine qui permet de
récupérer le fil depuis le cocon), ce qui contraint les producteurs de Soufli à
envoyer actuellement leurs cocons en Italie. Le fil de soie extrait d'un seul
cocon peut mesurer jusqu'à 2,5 km.
Les producteurs de Soufli se plaignent également du retard, selon eux, pris
par l'Etat ces dernières années à mettre en oeuvre des programmes européens
dont le principe a été acté pour renforcé la production locale de soie, à
hauteur d'un montant de 7 millions d'euros.
La fondation Hermès a récemment financé l'installation d'un petit dévidoir,
mais il n'est pas suffisant pour traiter toute la production.
Dans le cadre des politiques de croissance après une décennie de crise, le
secrétaire d'Etat à l'Economie et au Développement, Sterios Pitsiorlas, s'est
rendu en juin en compagnie d'experts chinois à Evros, pour afficher sa volonté
d'inciter au renforcement de la production de soie dans la région, une des
moins riches de la Grèce.
Soufli et la région misent aussi sur le développement du tourisme autour de
la soie.
En octobre, l'Organisation mondiale du Tourisme (OMT) a choisi pour la
première fois la Grèce et sa mégapole du nord Thessalonique pour sa conférence
internationale annuelle sur "la Route de la soie", dans le cadre de son projet
de faire de celle-ci "un itinéraire de tourisme culturel de renommée
internationale".
Le village de Soufli compte pas moins de quatre petits musées de la soie et
quelques hôtels et tavernes.
"Les visiteurs de l'étranger en quête de tourisme alternatif y sont de plus
en plus nombreux, ce qui est positif", se félicite Yorgos Bouroulitis,
propriétaire de l'un de ces musées dans le centre de la ville.
"Quand j'étais jeune, je me souviens de mon grand-père qui habitait dans
une maison construite pour permettre la culture de bombyx à l'intérieur, comme
c'était alors le cas de la majorité des maisons à Soufli", confie-t-il,
installé devant sa riche collection de machines de soierie traditionnelles.
"Les femmes tissaient. J'ai toujours toutes ces images dans ma tête."
AFP