Passerelle de l'actualité
24 Juillet 2018
De nos envoyés spéciaux Makhlouf Ait Ziane et le photograph Bilel
Lorsque les jeunes manifestent pacifiquement c’est pour délivrer un message aux autorités compétentes et attirer leur attention sur leur situation de chômeurs.
Les solutions existent, la volonté politique aussi, il faut juste mettre en adéquation ces deux options…
C’est un vendredi 22 mars. A la station de transport du Caroubier. L’horloge affiche 7 h 30. La salle est noire de monde, attendant l’arrivée du transport, surtout à destination de Laghouat. Une occasion pour les clandestins de se faire de l’argent, en exigeant des prix excessifs. « C’est difficile de trouver un transporteur à destination, c’est à prendre ou à laisser, et ce n’est pas facile d’accéder à ces régions du Sud », c’est en ces termes que les clandestins justifient cette hausse des prix. Dès lors l’inquiétude s’empare des voyageurs. Après plus d’une heure d’attente, un « taxieur » enfin arrive, tout le monde prend d’assaut le véhicule. Nous prenons place dans ce véhicule jaune direction la wilaya de Djelfa, faute de trouver un taxi direct pour Laghouat.
Regard d’une étudiante sur sa région
En cours de chemin on n’a pas pu s’empêcher d’aborder le sujet relatif à l’objet de notre voyage dans cette région. Ahlem une jeune étudiante, se mêle à la conversation. Pour elle, la question du travail est l’un de ses principaux soucis. Le regard blasé, elle nous confie : « Pour qu’une jeune femme du Sud puisse trouver un poste de travail, il lui faut beaucoup d’efforts et de sacrifices. » Elle dira qu’« avec le peu de postes disponibles dans notre région, ce n’est pas du tout facile pour une universitaire de trouver un emploi. » Son amie, assise à côté, partage son point de vue, mais reconnaît toutefois, qu’actuellement les choses sont en train de changer et que le gouvernement, déploie d’énormes efforts pour développer les régions du Sud, en particulier la wilaya de Laghouat. « Au vu du programme mis en place par l’Etat pour booster l’économie du Sud, d’ici quelques années, sans aucun doute, notre région aura des capacités pour absorber le chômage, y compris national », a-t-elle estimé. Loin d’avouer son défaitisme notre camarade de voyage a souligné que « si les jeunes prennent patience, les choses vont aller mieux. C’est la première fois que nous avons vu pareilles mesures prises pour nous sortir de cette absence de perspectives. » Avant d’ajouter : « nous sommes tous des Algériens, il n’y a pas de différence entre ceux du Nord et ceux du Sud, on partage les mêmes problèmes. Comme disait mon grand-père, ‘‘la lune a besoin de temps pour devenir pleine’’. Alors, même le développement du Sud a besoin de temps. » Et bien que le chauffeur soit concentré sur sa conduite, cela ne l’empêche d’engager la discussion. Selon lui, les jeunes Algériens en particulier ceux du Sud doivent être fiers de leur pays, parce que rien ne leur maque, ils ont tous les moyens. Et de développer encore plus son idée : « Ceux qui sont en train de créer des mouvements de contestation au Sud ne cherchent que des métiers faciles, tels qu’ agent de sécurité ou chauffeur alors que d’un autre côté les entrepreneurs ne cessent de chercher, en vain, des ouvriers. »
Laghouat la nuit :
Un vaste marché informel
Après plus de six heures de route, nous arrivons enfin à notre destination. Le soleil quitte la ville progressivement. Et la nuit commence à étendre son voile. Le moment propice pour les habitants de se balader dans la ville. Notre premier contact est un autre « taxieur » de la ville et sans tarder nous le sollicitons pour nous livrer son avis sur la situation des jeunes dans cette région saharienne.
Vêtu, d’un kamis et une cigarette dans la bouche, il est plutôt satisfait de sa vie : « Dieu merci, nous avons les moyens nécessaires pour bien vivre ici », malheureusement, a-t-il regretté « les jeunes d’aujourd’hui sont très exigeants, et réclament toujours plus. » Une fois arrivés devant « la porte d’Algérie », la grande place du centre-ville, nous sommes assez surpris de l’animation qui y règne, à cette heure de la journée (19 h).
Des jeunes vendeurs proposent tout et n’importe quoi, surtout des portables, sollicitant les passants pour l’achat de leur produit. Une occasion pour nous de les approcher. Mohamed un jeune garçon qui ne dépasse pas les 25 ans, avoue qu’il est sans diplôme ni attestation du stage, et exerce ce métier depuis plus de 5 ans. Son visage exprime des signes de regrets, lorsqu’on lui demande son niveau d’étude.
Il n’a rien d’autre à faire que la vente de portables. Idem pour ses amis, qui précisent pour la plupart que non seulement ils n’ont pas fait d’études, mais que les jeunes de la région, surtout ceux sans diplôme, travaillent dans l’informel. Pour lui, les mouvements de contestation des jeunes organisés au niveau de la wilaya sont légitimes.
« Mais bon, on ne va pas accuser l’Etat de tous les maux, les jeunes sans diplôme doivent aller dans les centres de formation pour l’obtention au moins une attestation de stage et prétendre par la suite à un emploi ». Bien que tous les jeunes que nous avons sollicités aient souligné à l’unanimité que « la formation est nécessaire afin d’absorber le chômage dans la région », néanmoins ceux-ci mettent à l’index ces centres de formation : « Comment voulez-vous qu’on y aille, ils ne nous proposent que des métiers qui ne sont pas du tout en rapport avec les potentialités de la région et exigent des niveaux d’étude que nous n’avons pas, alors les portes rentent fermées pour nous », expliquent certains, tandis que leurs amis, ceux qui lisent la presse, s’empressent de mettre les choses au point : « Non, Non, j’ai lu que de nouvelles formations vont s’ouvrir cette année, et puis la question du niveau a été revue à la baisse.»
Certains relèvent la tête, dubitatifs :
« Il faut qu’on aille voir si c’est vrai, alors ! »
Le jour J, à la place El Moukaouama
Le lendemain matin, c’est le grand jour, à la place El Moukaouama. Vers 10h00, des grappes de jeunes arrivent au fur et à mesure, pour participer au rassemblement. C’est une occasion pour connaître leurs préoccupations. Nous nous rapprochons de l’un des organisateurs de ce rassemblement qui nous remet la plateforme de revendication.
Un document bien écrit, dans lequel il est stipulé en préambule que ces jeunes n’ont « aucune intention de porter atteinte aux biens publics », précisant : « Nous les habitants de la région de Laghouat, organisateurs de ce rassemblement pacifique, ne visons qu’un seul but : nos droits et lancer ainsi un message direct aux autorités concernées sur nos préoccupations. » Parmi les revendications on trouve entre autres, la nécessité d’ouvrir l’offre de travail dans chaque secteur, l’encouragement de l’investissement et la modernisation des entreprises pour créer plus de postes d’emplois et la participation des habitants de la région dans la prise de décision, etc.
Vers 13h, les contestataires se sont dispersés dans le calme et aucun incident n’a été déploré.
Les journalistes voulant connaître le point de vue des autorités locales sur la situation des jeunes et les programmes inhérents au développement local de la région ont vu malheurseusement leur demande rester lettre morte.
M. A. Z.
M. Bachir, président de l’APC de Laghouat à El Moudjahid
“Le premier souci, ici, c’est le travail…”
La wilaya de Laghouat est une région en développement constant, un carrefour pour les investisseurs nationaux privés et publics, celle-ci est néanmoins devenue ces dernières semaines, une scène pour les mouvements de contestations des jeunes chômeurs. Dans cet entretien qu’il nous a accordés, M. Bachir, président de l’APC de Laghouat, nous a livré son point de vue sur le problème du chômage et le développent local dans la région.
El Moudjahid : M. le président, voulez-vous nous faire le point de la situation sur l’évolution du développement de la région ?
M. Bachir : Je commencerais par vous dire que Laghouat est la porte du Sahara. Elle a donc ses spécifiques traditions et culture.
En ce qui concerne le développement local au niveau de notre région, tous les projets que nous avons demandés sont sur le point d’être réalisés : ainsi et à titre indicatif 1.076 logements ont été déjà construits et nous avons attribué à ce jour, trois mille lots de terrain pour la construction d’autres logements.
En plus de cela nous avons plusieurs projets dans d’autres secteurs tels que la santé et l’agriculture, etc. Le Président de la République, M. Abdelaziz Bouteflika, a beaucoup fait pour notre wilaya.
D’ailleurs ce qui confirme que notre wilaya connaît une nouvelle dynamique, c’est l’organisation d’un festival sur « le printemps de Laghouat » durant le mois de mai prochain et cela après 20 ans d’absence. En marge de cet événement plusieurs activités seront organisées dans différents secteurs.
Est-ce que la région de Laghouat intéresse les investisseurs privés ?
Bien qu’il soit en deçà de notre potentiel, nous avons constaté que le nombre d’investisseurs privés qui veulent s’installer au niveau de notre wilaya connaît une augmentation importante. Notre région recèle d’énormes potentialités qui vont encourager, sans aucun doute, les investisseurs.
Ceux qui souhaitent construire des usines pour produire du plâtre, de la céramique et le verre, ainsi que le ciment, etc., la matière première ne manque pas.
Si on compare notre région avec d’autres wilayas, nous avons un déficit important en matière d’usines qui ne dépassent pas les six, ce que nous déplorons fortement, pour une région aussi importante que la nôtre.
Le problème du chômage, selon vous, n’est-il pas lié directement au manque de formation adéquate ?
Le problème du chômage dans notre wilaya est dû au peu d’intérêt des jeunes pour la formation. Il y a nécessité de pousser nos jeunes à aller aux centres de formation afin d’avoir des diplômes qui leur permettront d’accéder aux postes souhaités. Mais, il est aussi nécessaire de créer des centres de formations spécialisés, parce que là, aussi, il ya un manque.
Nous avons besoin aujourd’hui d’une main-d’œuvre qualifiée tels les mécaniciens, les peintres, etc.
Ceux qui cherchent du travail doivent retrousser leurs manches, mais à condition d’avoir une formation spécialisée. En vue de la réalisation du grand programme du développement local initié par le gouvernement, au niveau de notre wilaya, nous avons besoin de main-d’œuvre qualifiée.
Pourriez-vous nous livrer votre lecture sur les motifs réels de la contestation des jeunes ?
Nos jeunes ont rédigé une plate-forme de revendications pertinente. Leur premier souci c’est le travail. Nous souhaitons que le gouvernement soit à leur écoute. Et nous en tant que responsables locaux nous sommes prêts à déployer tous nos efforts afin de répondre à leur plate-forme de revendications.
Ces jeunes sont nos enfants, c'est-à-dire que leurs préoccupations sont aussi les nôtres. Mais si nous voulons que notre pays se développe, il est nécessaire avant tout d’avoir l’amour de la patrie. Je vous confirme que ce qui se passe actuellement dans les autres pays arabes ne se produira jamais dans notre très cher pays, l’Algérie, parce que le peuple algérien est conscient du danger de ces révolutions.
Entretien réalisé par Makhlouf Ait Ziane
Laghouat en quelques chiffres
• La wilaya de Laghouat a pour chef-lieu la ville du même nom.
• Elle est située au centre du pays, à 400 km au sud d’Alger.
• Elle s’étend sur une superficie de 25.000 km2 où vivent plus de 500.000 habitants.
• Elle est limitée : au nord, par la wilaya de Tiaret, à l’est par la wilaya de Djelfa, au sud par la wilaya de Ghardaïa et à l’ouest par la wilaya d’El Bayadh.
• La wilaya recèle une histoire riche et variée qui peut constituer un créneau à exploiter pour développer l’activité touristique dans la région.
• Laghouat a une vocation agro-pastorale et possède de vastes étendues steppiques.
M. A. Z.